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INTERVIEW AVEC SUSAN MEY LEE LIM, RÉALISATRICE, PRODUCTRICE & PAROLIÈRE DE "THE ALAN SONG"


Best Original Song: Avril 2022





INTERVIEW



Bonjour Susan Lim. Merci d’avoir accepté d’échanger avec nous aujourd'hui. Votre projet a récolté tant de récompenses et reçu tant d'éloges qu'on en reste bouche bée ! Encore une fois, mille bravos d'avoir abordé un sujet très sérieux sur un ton rafraîchissant et nouveau ! La chanson d'Alan semble être destinée à un public jeune. Mais aux antipodes de la jolie scène dans le style du Roi Lion, le coup de théâtre du lion « arraché à la jungle » et jeté dans une vie inanimée contraste fortement avec le message qu’on pourra voir comme baudelairien « Né une deuxième fois, captif mais libre ». En quoi cela est-il intentionnellement trompeur ?


Merci de nous avoir donné l'occasion de présenter « Alan Song », notre court-métrage d'animation qui s'inscrit dans le thème de notre scénario, « Une vision de l'avenir des relations amicales entre l'humain et l'inanimé ». La tournure soudaine et dramatique des événements pour le jeune lion, qui passe de la vie à la non-vie, le « coup de théâtre » auquel vous faites référence, sont intentionnels ; il s'agit de raconter le passage de l’âme du lionceau, de l'état sauvage à l'état captif, sous la forme d'une peluche en coton, un être inanimé doté de sensibilité qui devient capable de fonctionner grâce à l'intelligence artificielle, d'où l’expression « Né une deuxième fois, captif mais libre ».





Pouvez-vous décrire le public que vous visez et le(s) message(s) que vous souhaitez nous transmettre ?


La chanson d'Alan, avec sa mélodie joyeuse et entraînante et son animation ludique, est attrayante pour les enfants et, à première vue, peut sembler destinée à un public jeune. Cependant, le message sous-jacent du passage d'une âme, d'une forme animée à une forme inanimée, la métamorphose, est à la fois profonde et spirituelle, et lorsque l'inanimé, doté d'une âme, acquiert des « neurones » et devient sensible, cela peut susciter une controverse sur les origines de la conscience, et ouvrir une discussion sur la vie et la non-vie, sur la possibilité pour l'IA d’ouvrir la porte à la sensibilité, et sur la signification de la conscience. Ainsi, avec ces considérations à l'esprit, la chanson d'ALAN peut plaire aux adultes comme aux enfants.






Faites-vous un parallèle entre les futures relations amicales entre humains et inanimés et des œuvres dystopiques en remontant à 2001, l'Odyssée de l’espace ?


Je ne peux pas dire que cela m'ait traversé l'esprit du tout. Bien au contraire, l’histoire offre une vision positive des futures relations amicales entre humains et inanimés. Le choix d'une adorable peluche comme être inanimé, plutôt que d'un robot métallique, a pour but, au moins sur le plan esthétique, de dissiper l'idée que les inanimés dotés d'une IA, ou de systèmes d'IA incarnés, sont redoutables et peuvent engendrer un impact indésirable et menaçant sur la société.


Je suis fermement convaincue qu'un partenariat entre l'homme et la machine permet d'accomplir une tâche mieux que si l'un ou l'autre l’exécutait seul, à la lumière notamment de mon expérience personnelle en tant que chirurgien assisté par la robotique. C'est en intégrant une vision optimiste d'un avenir meilleur que ALAN’s Song cherche à partager avec le public le thème de la future amitié entre l'humain et l'inanimé, par la musique et le cinéma.





Diriez-vous que l'IA a commencé à façonner notre « avenir » à travers le cinéma et que, à cet égard, la réalité imite l'art ? Ou s'agit-il d'une question scientifique pure et simple ?


Le cinéma a toujours été un moyen de communication pour les artistes, les conteurs, les philosophes, les poètes, les scientifiques, les visionnaires et bien d'autres. Dans le domaine des sciences, le cinéma a clairement joué un rôle en termes de popularisation de l'IA à travers les films de science-fiction. Mais les concepts sont nés de visionnaires issus des domaines de la philosophie, de la psychologie, de l'informatique, de l'ingénierie, des neurosciences, de la linguistique et plus encore, puis ils ont été partagés et popularisés dans le domaine public grâce au cinéma.





Prévoyez-vous des risques éthiques liés au développement des outils d'IA ? Des répercussions politiques ?


La société va être confrontée à des problèmes éthiques sur de nombreux fronts, en particulier dans les nouvelles sphères perturbatrices de la médecine, de la science et des technologies de rupture, telles que la manipulation des gènes, les thérapies par cellules souches et les systèmes autonomes fonctionnant indépendamment du contrôle humain, par exemple. Cela n'aura pas seulement des répercussions par effet d'entraînement, mais causera un tsunami nécessitant des changements politiques pour orienter le développement et l'adoption responsables des technologies de rupture, y compris les outils et les systèmes dotés d’intelligence artificielle.


Pensez-vous que les robots combinés à des compagnons inanimés pourraient apporter une solution à la solitude et à la détresse des personnes âgées ?


Tout à fait. C'est le thème de notre scénario, une amitié future entre l'humain et l'inanimé, motivée par la solitude et l'isolement social auxquels nous sommes confrontés dans la société moderne d'aujourd'hui, dans un contexte de technologies parmi les plus en rupture de notre époque.


Cela donne naissance à une toute nouvelle génération de systèmes incarnés et artificiellement intelligents, déjà déployés en tant qu'assistants et compagnons robotiques, non seulement pour les personnes âgées, mais aussi pour les personnes infirmes, handicapées et isolées.


À l'avenir, grâce à l'intelligence artificielle en général et à l'apprentissage automatique, ces systèmes ou robots d'IA seront capables d'éprouver de l'empathie et de réagir avec des émotions, ce seront des personnes numériques.





Dans votre précédente interview, vous avez dit que « Alan the musical » était un projet en cours. Où en sommes-nous aujourd'hui ? Avez-vous d'autres projets en cours dont vous aimeriez nous parler ?


Je suis très heureuse de vous annoncer que la bande originale de nos courts métrages d'animation, « Lim Fantasy of Companionship for Piano and Orchestra » (la Fantaisie de Lim sur l’amitié pour piano et orchestre), a récemment été présentée en première mondiale lors d'un concert à guichets fermés à l'Esplanade de Singapour en juin 2022.


Elle a été interprétée par l’orchestre de 78 musiciens de la Musicians' Initiative dirigé par Alvin Arumugam, une chorale à 58 voix et le célèbre pianiste Tedd Joselson, ainsi que les musiciens de l'équipe originale d'ALAN, Jérôme Buigues à la guitare électrique, Frédéric Rivière à la basse et Matthieu Eymard comme voix de l'inanimé pour le point d’orgue, La téléportation.


Nous prévoyons un second concert de la Fantaisie de Lim, cette fois avec animation, sous la forme d'un concert de musique animée au printemps 2023. Nous travaillons également à la réalisation d'un long métrage sur la Fantaisie de l’amitié entre humains et inanimés.





Courte déclaration décrivant votre vision du cinéma post-covid. Entrevoyez-vous des changements notables ?


La pandémie a considérablement augmenté la consommation de tous les formats de contenu audiovisuel, en faisant entrer le cinéma dans les foyers, grâce à la diffusion en ligne de contenus sur un large éventail de plateformes de streaming.


Le concept de cinéma a changé : aller au cinéma ne signifie plus seulement se rendre physiquement dans une salle de cinéma, il s'agit désormais aussi bien de s'installer sur un canapé ou dans un lit pour regarder des films en ligne, en compagnie de proches, d'amis, ou dans la solitude, et ce à toute heure du jour ou de la nuit.




BIO


Susan Mey Lee Lim

RÉALISATRICE, CO-CRÉATRICE, PRODUCTRICE ET PAROLIÈRE




Je suis dramaturge, parolière et directrice de création d'un projet sur le thème de la future amitié entre humains et inanimés, rendu possible par les nouvelles sciences de l'ADN synthétique et les technologies de la robotique, de l'intelligence artificielle et de la physique quantique.


Peut-être influencée par une carrière de 30 ans en tant que chirurgienne, axée sur les nouvelles procédures de transplantation, la robotique et la recherche dans le domaine des cellules souches, j'ai choisi d'aborder le défi mondial de la solitude et de l'isolement social dans la société moderne, ainsi que le besoin de nouvelles approches de la compagnie dans le contexte des nouvelles technologies parmi les plus perturbatrices de notre époque.


Mon parcours vers la narration a commencé avec des mots pour écrire des paroles, composer des chansons, qui ont inspiré des adaptations orchestrales, sous la forme d’une fantaisie, en collaboration avec une équipe incroyable de compositeurs, d'animateurs et la co-créatrice Christina Teenz Tan. Cette fantaisie (Lim Fantasy of Companionship for Piano and Orchestra), composée par Manu Martin, et les six actes qui la composent (avec les compositeurs des différents morceaux, Joi Barua, Ron J Danziger et Matthieu Eymard), ont servi de bande-son à une série de courts métrages d'animation (en collaboration avec notre directeur de l'animation, Samudra Kajal Saikia) sur le thème des futures relations amicales entre humains et inanimés.


Nous sommes ravis que la Fantaisie ait reçu le prix de la meilleure bande sonore aux British Short Film Awards de 2021, et qu'elle ait été présentée en première mondiale à l'Esplanade Concert Hall de Singapour. Nos prochains défis sont la réalisation d’un long métrage, puis un projet de suite sur le sujet d’une amitié dans l'espace, pour trouver des solutions à la crise environnementale sur terre, et peut-être sauver la race humaine.






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