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INTERVIEW AVEC ROHIN BROWN, RÉALISATEUR, PRODUCTEUR & SCÉNARISTE DE "MR. CORNELIUS"


Grand Winner 2022: Best New Wave/Post Modern Film





INTERVIEW



Bonjour Rohin, merci pour cette superbe œuvre d'art. Pouvez-vous nous raconter un peu votre parcours en tant que musicien, depuis le début ?


Avec plaisir, je suis vraiment honoré de partager cette œuvre avec vous. J'ai commencé à jouer de la guitare à l'âge de 10 ans et j'ai fait partie de plusieurs groupes au lycée. J'ai étudié la musique et la littérature anglaise à l'université de Wollongong, en Australie, et j'ai consacré les dix dernières années de ma vie à produire et interpréter du rock psychédélique.


“The Walking Who" est un nom de scène sous lequel j'ai sorti 2 EPs et 2 albums à ce jour.

Je suis venu à Prague début 2020, pour terminer le troisième album de TWW; puis, le Covid est arrivé. J'étais à la fois enfermé à Prague et exclu d'Australie. Lorsque Faust Mader, excentrique musical et propriétaire du Studio Faust Record, un studio local tchèque, a entendu parler de mes difficultés, il m'a donné accès au studio 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, tant que durerait le confinement.


Ce studio est un palais de la création, un des lieux les plus cools et intéressants où j'ai eu le privilège d'enregistrer, depuis ses synthétiseurs russes rares de l'ère soviétique, conçus par des scientifiques militaires, à une unité géante de réverbération à ressorts installée directement sous la console analogique SSL de 1978…! 18 mois sont passés très vite, et je suis convaincu que les 25 chansons que j'ai créées pendant cette période sont mes travaux les plus aboutis. Toute cette situation a été une combinaison du destin et de l’absurde le plus total.


Quelques mois après le début de la pandémie, il m'est apparu clairement que la performance artistique entourant la réalisation de cet album devait être traité avec autant d’engagement que la musique. Cet environnement a toujours eu sa propre voix, je n'ai fait que faciliter sa capture.





Comment s'est formée l'idée de créer Mr Cornelius ?


Alors que je m'enfonçais dans la vie en vase clos à Prague, j'ai basculé dans une profonde transe créative. Cela était dû en grande partie au fait que je ne pouvais pas parler la langue. J’ai donc passé beaucoup de temps dans une dualité, entre cette ville notoirement mystique, imprégnée de siècles de contes de fées fracturés, et mes propres pensées. Cela a engrangé un état de perception visuelle très dynamique et les idées pour réaliser Mr Cornelius ont fusé. Après avoir abandonné le surf, j'avais besoin d'une activité créative de distanciation pour me gérer; j'ai trouvé une salle de gym pirate et commencé à m'entraîner au Muay Thai.


Entre ça les journées interminables passées avec ma petite amie russe de l'époque, mon régime culturel s’est retrouvé aux antipodes de celui de Byron Bay - la petite ville de “hippie surf” sur la côte est australienne où je vivais quelques mois plus tôt. Au fil du temps, j’ai fini par être une source de divertissement pour mes amis et ma famille au pays, eux qui étaient également enfermés et plus qu'heureux de valider l'absurdité de ma vie à l'époque. L’intérêt qu’ils ont porté à mes aventures pragoises m'a donné envie de les immortaliser.


Lorsque j'ai rencontré le chef opérateur britannique Henry Hodge, par l'intermédiaire d'un contact au studio, j'avais déjà commencé à concevoir Mr Cornelius. La théorie de travail était la suivante : pointer et filmer, laisser mon environnement parler. C'était assez passionnant, parce qu'Henry était également capable de partager cette disposition culturelle avec moi. Le film a été réalisé en 15-20 jours, sur une période de 18 mois, et toutes les personnes et les scènes du film sont soit celles de ma vie, soit le fruit de mon imagination.





Avez-vous monté le film tout seul ? Comment avez-vous fait vos choix ?


Oui, je n'avais aucune expérience du montage ou du travail sur pellicule avant 2020. Cependant, les décisions et processus créatifs adoptés dans la composition musicale ne sont pas très différents de ceux du cinéma. J'ai eu de la chance à bien des égards en raison du régime limité d'activités pendant les confinements. J’ai eu le temps d'apprendre quelque chose d'aussi ambitieux que le montage de films.


Je faisais mes choix pour le montage en jetant un tas de peinture sur la toile pour voir ensuite ce qui collait. C'était un processus impitoyable d'essais et d'erreurs - je passais souvent deux jours à faire des sous-montages d'une ou deux minutes de musique, puis à les combiner avec des enregistrements de terrain et une conception sonore de base. J'ai regardé une masterclass avec Hans Zimmer où il disait de simplement "laisser jouer", conseil d’une grande sagesse. En bref, cela signifie qu'il suffit de déposer un son hors contexte dans l'image en mouvement et de guetter un heureux accident (qui se produit fréquemment lorsque l'on sait ce que l'on cherche).


Je pense avoir réalisé environ 15 segments de 1 à 2 minutes de cette manière. A mesure que la structure prenait forme, je suis passé par un processus rigoureux d'ajouts et de retraits, avant que le tout devienne suffisamment séduisant pour donner envie de continuer à regarder (du moins me concernant, ainsi qu’un petit groupe d’avocats du diable, de confiance, auxquels j'envoyais les montages).





Votre film est une expression du lien profond entre le cinéma et la musique dans l'histoire de la culture underground contemporaine. Dans cette optique, avez-vous des morceaux préférés et/ou des références ?


Je n'ai pas vu beaucoup de musiciens ou de groupes, voire aucun, réaliser un court-métrage représentant le processus et le style de vie de la production musicale en dehors du format documentaire. Il y en a peut-être, mais j'ai passé une journée entière à chercher et je n'ai rien trouvé qui ressemble à Mr Cornelius. Je pense que c'est pour cela que j'ai trouvé l'idée prometteuse, parce qu'elle était authentique, underground et naturellement surréaliste.


Ce que je retiens de Mr Cornelius, c'est qu'il n'aurait pas fonctionné dans un contexte australien, ni probablement dans n'importe quel pays occidental, car l'élément de disposition et de polarité culturelles aurait été supprimé. Cela dit, j'ai été amateur de films avant d'être réalisateur, et après avoir étudié la philosophie et la littérature de Camus, Freud et Jung à l'université, j'ai toujours été attiré par les cinéastes qui s'inspiraient des modèles psychologiques de ces auteurs. David Lynch et Stanley Kubrick sont à mon avis deux individus aux processus authentiques et que je trouve fascinants à cet égard.


Quelques inspirations ont été : 2001 : L'Odyssée de l'espace, Mulholland Drive et Orange mécanique. Pendant les 18 mois passés à travailler sur le film, je me suis repassé les classiques, encore et encore, pour voir ce que je pouvais en tirer. J'ai aussi tiré mon inspiration de mes lectures sur ces deux cinéastes et la surveillance rapprochée qu’ils exercent sur chaque étape du processus de réalisation, notamment la musique et la conception sonore.





Qu'avez-vous tiré de votre expérience d'étranger en situation irrégulière ?


Dans l'ensemble, mon statut m'a obligé à adopter un état d'esprit positif et discipliné au quotidien. J'ai l'impression que le cirque juridique qui a entouré cette question m'a appris, à un niveau plus profond, à faire les choses que je pouvais contrôler et à ne pas m'inquiéter des choses que je ne pouvais pas contrôler.


Ma condition d’étranger en situation irrégulière était bien réelle et certains jours, l’impossibilité de retourner en Australie était une pilule dure à avaler. La plupart du temps, il s'agissait d'un processus que je devais accepter, avec patience. Une routine physique stricte et un quota de temps créatif de qualité dans le studio chaque jour, m’a empêché de me sentir accablé et faible. Cette discipline m'a apporté une certaine solidité mentale qui m’aidera sans aucun doute à relever les nouveaux défis à venir.


Que pensez-vous du fait que certains gouvernements - sans parler de celui de l'Australie - transforment leurs propres citoyens en sortes d'étrangers illégaux, en raison de problèmes de santé ?


C'était fou, et c'est une chose vraiment folle que les gouvernements au sens collectif ont fait, en particulier le gouvernement australien. Cela dit, lorsque ces mesures sont devenues ma réalité, j'ai simplement essayé d'oublier tout ça et cherché à apprécier l'opportunité apportée par Faust et le studio.


Je crois qu’on ne gagne jamais rien à se plaindre de ses limites car, si le temps passé dans les arts m'a appris quelque chose, c'est que la malchance peut facilement se transformer en bonne chance - c'est souvent là que la magie opère. Certains jours, je me sentais coincé, mais la plupart du temps, c'était une étrange nouveauté cathartique de me réveiller dans l'un des studios les plus incroyables dans lesquels j'ai jamais créé et de me dire des choses comme "Peut-être qu'aujourd'hui je vais essayer de brancher ce magnétophone KGB sur mon micro vocal..."





Où êtes-vous maintenant, et sur quels projets travaillez-vous actuellement ?


Je suis allé à Sydney la veille de Noël pour la première fois depuis 2 ans, pour voir mes amis et ma famille. Je suis rentré à Prague il y a quelques semaines et je me sens complètement rafraîchi. L'année 2022 s'annonce chargée. Je viens d'obtenir mon visa artistique/culturel de deux ans en République tchèque, et je suis très enthousiaste à l'idée de passer à la prochaine phase musicale/artistique à Prague après une remise à zéro bien méritée sur le sol national.


Cette année, j'ai prévu de sortir le film et de participer à quelques festivals sympas pour le soutenir. Je suis également impatient de diffuser le nouvel EP The Walking Who's, car il comprend la bande originale du film, qui est sorti le 11 mars 2022, ce qui tombe à pic. Si les voyages et les salles se libèrent à nouveau sans contraintes, je vais réunir le groupe et commencer à répéter une tournée pour plus tard dans l'année. Depuis que je suis rentré d'Australie, je suis très content d’être à nouveau dans le studio, donc je vais probablement continuer jusqu'à ce que l'avenir se révèle.


Quelle est votre vision du cinéma post-Covid, pensez-vous qu'il y aura des changements importants ?

J'aime à penser que je n'étais pas le seul à envisager la créativité différemment après deux années aussi folles. De cette façon, je m'attends à ce que le cinéma post-covid accueille un nouvel espace pour des perspectives inhabituelles comme la mienne - des perspectives qui n'existeraient probablement pas si la pandémie n'avait pas eu lieu.


Pour moi, la passion découle de l'action, et je pense donc que les vrais créatifs trouveront le moyen d'être créatifs autour des nouvelles contraintes adoptées. Je l'ai vu de mes propres yeux lorsque je me suis rendu à Art Basil à Miami en décembre 2021. Je pense que le Web 3 et l'espace NFT seront de grandes opportunités cette année dans l'industrie de la musique et du cinéma. En fait, je suis en train de collaborer avec quelques amis pour pouvoir émettre un NFT "Mr Cornelius" après la première.





BIO


Rohin Brown

RÉALISATEUR, PRODUCTEUR & SCÉNARISTE





Chanteur/producteur/cinéaste australien, je vis actuellement à Prague, en République tchèque.


Je fais de la musique rock psychédélique et je la fais tourner depuis 10 ans sous mon nom de scène "The Walking Who".


Pendant la pandémie mondiale j'ai été à la fois exclu d'Australie et enfermé à Prague, une période pendant laquelle je me suis efforcé de combler le fossé entre les mondes du son et de l'image.


Mr Cornelius est, je l'espère, le premier film d'une longue série à venir.



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